[Dossier - Les événemanquables] Séminaire scientifique avec un regard bouddhiste

11/01/2017 par .
Dhagpo Bordeaux by Les événemanquables

Engagée à apporter un regard bouddhistes sur les problématiques actuelles du numérique, l’association Dhagpo Bordeaux a organisé le 5 novembre 2016, un séminaire scientifique sur le thème « Technologies, Ethique et Cognition ». par l'ISIC-MasterCom Les rédacteurs : Fanami Arouna, Gael Nahm, Elise Nicaise, Manon Segret Master 1 Communication des organisations – Université Bordeaux MontaigneSpécialité « Stratégie et politiques de communication »

Si d’emblée ce thème a suscité la curiosité des participants pour comprendre le croisement entre le numérique et l’approche bouddhiste, le public a largement été bien éclairé dès l’introduction du séminaire par les propos de Lama Puntso, enseignant bouddhiste, responsable du centre Dhagpo Bordeaux et de « l’Atelier des Savoirs », un groupe de travail et de réflexion sur les apports du bouddhisme aux problématiques du monde actuel.

Pour ouvrir la voie aux autres présentations, Monsieur Puntso a évoqué les multiples impacts des technologies innovantes sur les humains et leur mode de vie. Une situation qui nécessite que des professionnels mènent de profondes réflexions afin d’aider à améliorer la coexistence entre l’évolution technologique et les hommes.

Entre autres objectifs, ce séminaire vise à faire le point sur les impacts de la technologie sur l’humain, et à explorer, à partir de multiples points de vue, les perspectives qu’annoncent ces diverses évolutions sur le quotidien et le devenir de l’Humain.

L’intérêt de cette rencontre pour le bouddhisme, c’est d’apporter une contribution originale et d’enrichir la réflexion sur les mutations en cours, conformément aux perspectives de la pensée bouddhiste.

A la suite de cet exposé, se sont succédées des présentations tout aussi intéressantes et captivantes les unes que les autres. Il s’agissait notamment de la présentation de François Pellegrini sur « l’éthique et la révolution numérique », de Cédric Brun sur « l’homme et le robot », de Vincent Dousset sur « l’impact de la e-santé en imagerie médicale », de Pascal Ragouet sur « la sociologie de l’innovation », de Fabrice Hourquebie sur « principe de précaution et innovation », et enfin de Jean Michel Besnier sur « la vision philosophique » des innovations technologiques.

De toutes ces interventions, il est à retenir une approche principale, entretenue et voulue aussi bien par les bouddhistes que par les scientifiques : La bienveillance.

Tous s’accordent sur la nécessité de mettre l’humain au centre de toutes les réflexions sur l’évolution de la technologie, et de tenir compte de ces impacts sur son mode de vie et surtout sur son développement.

Gaël Nahm

 

Conférence « L’homme et le robot »

Monsieur Cédric Brun, Maître de conférences, Directeur du département philosophie à l’université de Bordeaux-Montaigne a animé la seconde conférence de la journée.

Cette intervention a fait l’état des lieux des relations entre l’homme et le robot.

Monsieur Brun rapporte la genèse du robot à la mythologie grecque de Pygmalion et de Galatée. Pour rappel, cette légende raconte l'histoire de Pygmalion, un sculpteur de Chypre, descendant d'Athéna et d’Héphaïstos. Il tomba amoureux de Galatée, la statue en ivoire qu’il a créé. Il émit alors le vœu de voir cette statue vivre. Son souhait fut réalisé par Aphrodite, la déesse de l’amour. La légende raconte que le sculpteur épousa alors Galatée. Selon le conférencier, ce mythe continue d’habiter les humains qui le transposent dans la création des robots.

Ces robots sont des personnages humanoïdes, dotés de capacités d’agir comme nous, mais sans aucune émotion. Nous leur confions les tâches que nous considérons comme “dirty, dangerous, and difficult“. Ils sont présents dans toutes les maisons sous diverses formes, très utiles et bien ancrés dans nos quotidiens. Face donc à leur utilité grandissante et la dépendance de l’homme à leur égard, on en arrive à se demander s’il ne faut pas détruire toutes ces machines. Selon le conférencier, le degré de menace pourrait considérablement augmenter lorsque les robots vont acquérir une certaine autonomie. Même si de tels robots en sont encore à la phase expérimentale, il est opportun que nous nous posions des questions sur notre dépendance croissante vis-à-vis de ces humanoïdes. Monsieur Brun souligne cependant que cette appréhension qui a déjà commencé à naître dans certains esprits vient de l’imaginaire collectif qui est peuplé par les films sur les robots, elle n’est donc pas nécessairement tangible.

Cependant il réaffirme que, cette diversité des robots fait que nous devons penser à notre relation avec eux. Nous ne voyons pas systématiquement la menace. L’intégration des technologies dans notre vie nous place dans une situation de dépendance. Et la première conséquence de cette intrusion grandissante de ces robots dans notre vie est le fait que nous exerçons de moins en moins notre libre arbitre.

Pour conclure cette intervention qui soulève beaucoup de questionnements, Monsieur Brun a souligné que malgré tout, les robots suscitent chez l’humain de l’empathie et de la bienveillance. Cette sollicitude nous apprend d’ailleurs sur nous-même et nos relations interpersonnelles

Fanami Arouna

 

Intervention de Vincent Dousset, professeur des universités

Chef du service neuro-imagerie diagnostique, thérapeutique du CHU de Bordeaux et vice-président en charge des relations internationales de l’université de Bordeaux, Vincent Dousset a permis là encore de souligner l’aspect transdisciplinaire de cette matinée.

Relativement à son domaine d’activité, il est revenu sur l’intelligence artificielle et sur son impact quant au futur de l’imagerie médicale. Son positionnement est clair sur la question de l’IA : « puisque la machine fait mieux que l’homme, pourquoi s’en passer ? »

C’est à travers une approche historique et expérimentale que Vincent Dousset nous démontre les avancées et bienfaits de l’imagerie médicale. Si dans les années 90, l’introduction de la technologie numérique dans le domaine médical permettait de constituer de solides bases de données (que les médecins pouvaient modifier, distribuer et projeter) c’est la CAD, ou la détection assistée par ordinateur, née dans les années 2000 qui constitue la vraie révolution.

Le médecin peut désormais compter sur l’ordinateur pour l’aider à faire son diagnostic, l’appareil dit tout seul ce qui lui parait suspect. La machine devient alors un outil complémentaire et indispensable au travail du professionnel.

L’arrivée du Big Data permet d’analyser et de mettre en commun les données de milliers de patients. Vincent Dousset souligne que cette énorme base de données permet notamment de référencer des maladies rares et peu connues du monde médical, notamment à travers le crowdsourcing, un référencement de diagnostics permettant l’accès à des ressources illimitées. Les prouesses technologiques réalisées sur les 20 dernières années sont aujourd’hui indispensables à tout diagnostic médical, mais l’arbitraire reste encore entre les mains du spécialiste, de l’Homme. Vincent Dousset nous interroge alors sur les capacités de l’intelligence artificielle. Et si ce spécialiste était la machine ? Si cette machine pouvait surpasser l’humain ? Alors pourquoi s’en remettre au médecin ?

Vincent Dousset se positionne clairement comme un optimiste au progrès. Avec l’arrivée du post humanisme l’appareil remplace l’homme, aucune raison apparente de s’en priver puisque cette machine serait plus fiable que l’homme lui-même.

L’intervention de M. Dousset, nous invite à accueillir le progrès et non à le craindre. Il apporte une vision tranchée en matière de technologie, et d’intelligence artificielle. En justifiant l’importance du progrès dans le domaine médical, il nous permet d’envisager le futur de l’IA avec un œil moins craintif. Cette matinée se termine donc sur un regard professionnel, qui traduit une vision pleine d’espoirs quant aux évolutions numériques destinées à la médecine.

Manon Segret

 

L’éthique et la révolution numérique

Compte-rendu de l’intervention de François Pellegrini, professeur des universités et vice-président en charge du numérique à l’université Bordeaux Montaigne, chercheur au LABRI et à l’Inria, commissaire à la commission nationale de l’informatique et des libertés (CNIL).

Selon François Pellegrini « Internet est l’outil de la mondialisation sans frontières. L’ouverture d’espaces numériques offre de nouvelles possibilités d’exercer ses libertés ».

Mais pour François Pellegrini, qu’est-ce que la liberté à l’heure du numérique ?

La révolution numérique transforme profondément les rapports sociaux et les moyens d’exercer nos libertés. C’est donc en toute logique que le législateur étend son pouvoir de régulation à ce nouvel espace, ce qui nécessite une compréhension des principes de l’informatique aussi bien par le législateur que par la société.

La question de la responsabilité de l’ensemble de la société est posée en ce qui concerne le rapport entre numérique et liberté. Il y a tout d’abord la responsabilité collective, qui peut se traduire par des prises de position (comme par exemple le rôle qu’endosse la CNIL) ou par une introspection (grâce notamment aux comités d’éthique) ; puis il y a la responsabilité individuelle : certains font, par exemple, le choix de la dissidence.

La loyauté des algorithmes

Nous nous sommes tous déjà vus proposer un article similaire à celui que nous venions d’acheter ou de rechercher sur Internet. Cela est possible grâce aux algorithmes de recommandation, qui cherchent à orienter nos comportements.

Aujourd’hui se pose la question du contrôle par les citoyens du traitement des données qui les concernent. Le droit à la décompilation par exemple, existe, mais est, en règle générale, peu faisable, à moins d’utiliser des logiciels libres.

La loyauté du réseau

La maîtrise du patrimoine informationnel amène aujourd’hui d’autres questions, comme celle de l’usage de la cryptographie, c’est-à-dire les techniques permettant de chiffrer des messages afin qu’ils soient inintelligibles s’ils sont interceptés, et celle du droit à la portabilité des données.

Internet est censé permettre à tous d’être entendu. Mais posons-nous la question de sa neutralité, et demandons-nous qui le contrôle.

Il existe une crainte généralisée d’une intrusion démesurée des Etats dans notre intimité, crainte accentuée par l’extension du périmètre des données personnelles. En effet, aujourd’hui, l’Etat a non seulement accès à nos informations nominatives, indirectement nominatives (comme la plaque d’immatriculation ou le numéro de téléphone), mais aussi aux informations relatives à la biométrie ou aux traces comportementales.

Le Droit doit poser des limites en facilitant la protection des données personnelles et en évitant qu’elles soient utilisées à des fins différentes de ce pour quoi l’utilisateur a donné son accord.

L’augmentation de la puissance de calcul nous permet aujourd’hui de construire de plus en plus de « robots », comme par exemple les voitures automatiques qui n’ont pas de conducteur. Est-il possible de modifier ce type de logiciel au même titre qu’un logiciel embarqué ? Imaginons que nous sommes dans une voiture automatique, et que quelqu’un traverse au dernier moment, que fera la voiture ? Ecrasera t’elle la personne ou fera-t-elle un écart au risque de tuer les passagers ? Cela pose des questions juridiques.

Anonymat et ré-identification synthétisé

Et qu’en est-il de la question de l’identité numérique ?

François Pellegrini nous met en garde : il faut se méfier de la surveillance généralisée et être conscient qu’il est dangereux de centraliser l’information. Pour des questions de sécurité, il serait plus prudent que chacun gère ses propres données personnelles. Selon lui, « la révolution numérique ne devrait pas permettre l’affaiblissement des droits fondamentaux mais au contraire inciter à en étendre la préservation en transposant ces droits au numérique ».

Ne pas laisser de trace de son passage sur Internet se révèle être extrêmement compliqué. Quelques outils permettant l’anonymat dans le monde numérique ont vu le jour. C’est le cas pour les transactions financières où certaines personnes ont créé des crypto-monnaies, comme le bitcoin.

François Pellegrini considère que sa responsabilité en tant que chercheur est d’éclairer la nation sur les enjeux, bénéfices et risques liés au numérique. Ainsi, il conseille de, certes, laisser une place au doute mais aussi de revenir aux fondamentaux en plaçant la bienveillance au cœur de nos réflexions et prises de décision.

Elise Nicaise

INTERVIEW DU LAMA PUNTSO, ENSEIGNANT ET RESPONSABLE DU CENTRE BOUDDHISTE DHAGPO BORDEAUX

A l’occasion du séminaire « technologies, éthique et cognition » organisé par le centre Bouddhiste « Dhagpo Bordeaux », nous avons interviewé le Lama Puntso afin qu’il nous expose les apports du Bouddhisme aux problématiques du monde actuel.

Elise Nicaise : Vous avez décidé d’organiser un séminaire scientifique avec un regard bouddhiste, c’est une démarche originale ! Quelle était votre volonté aujourd’hui ?

Lama Puntso : Nous sommes dans un monde en perpétuelle évolution. Aujourd’hui, nous assistons à de profondes mutations qui bouleversent nos repères. A travers cette journée, notre volonté était d’aller chercher le plus d’informations possibles auprès de professionnels regroupant des compétences transversales dans le but de permettre l’analyse et la réflexion ; et d’aider au discernement.

Elise Nicaise : Au cours de cette journée, nous avons entendu parler d’émotion à maintes reprises : quelle est sa place dans la réflexion philosophique bouddhiste ?

Lama Puntso : Ce qu’il faut bien comprendre, c’est que la représentation de l’Humain n’est pas la même dans la psychologie bouddhiste que dans la psychologie occidentale. Les Bouddhistes ont une vision plus spirituelle : ils partent du principe que l’esprit est caractérisé par une forme de clarté qui peut être obscurcie par certains processus psychiques. C’est en faisant un travail d’introspection qu’ils pourront être conscients de ce qui obscurcit et modifie leur esprit, et qu’ils pourront retrouver la clarté.

Elise Nicaise : Nous l’avons compris, la notion de bienveillance est centrale dans la philosophie Bouddhiste. Aujourd’hui, elle a été évoquée par tous les intervenants sans même qu’au préalable vous ne vous soyez concertés à ce sujet. Pensez-vous que, de manière générale, l’humain reste au cœur des préoccupations ?

Lama Puntso : Tout dépend de la personne et de la structure ; il y a des questions d’économie et de société qui entrent en jeu. Ce qui est sûr, c’est que tous les gens rencontrés pendant la préparation de ce séminaire donnent à la bienveillance une place centrale dans leur réflexion.

Elise Nicaise : Vous parliez tout à l’heure de liberté, en disant que vous ne pourriez jamais l’acquérir totalement vis-à-vis du monde extérieur. Selon vous, pour quelles raisons est-ce possible d’un point de vue intérieur et non extérieur ?

Lama Puntso : Ce n’est pas possible d’acquérir la liberté vis-à-vis du monde extérieur car on dépend de facteurs que l’on ne peut pas contrôler ; alors que d’un point de vue intérieur cela devient possible grâce à l’écoute, la méditation et la réflexion. Selon l’approche Bouddhiste, l’interdépendance est un moyen d’être libre. De fait, tout est le fruit de causes et a des conséquences. Nous pensons que c’est en croisant des visions et des compétences que l’être humain sera en mesure de développer une vision critique envers notre monde, ce qui le rendra plus libre.

 

Que retenir ?

De toutes les interventions, il est à retenir une approche principale, entretenue et voulue aussi bien par les bouddhistes que par les scientifiques : La bienveillance.

Tous s’accordent sur la nécessité de mettre l’humain au centre de toutes les réflexions sur l’évolution de la technologie, et de tenir compte de ses impacts sur son mode de vie et surtout sur son développement.

C’est dans ce sentiment d’espoir et d’optimisme que le séminaire a pris fin, renvoyant tout un chacun à une meilleure réflexion sur la nécessité de contrôler de façon optimale l’impact de la technologie sur l’humain, qui doit être au centre de toutes les préoccupations.

Gaël Nahm

-

Découvrez l'essentiel des rencards tech 2016 par AEC et l'ISIC Master Com :

EnvoyerEnvoyer Share